Ce qu’il nous reste – Sarah Froment & Corentin Praud

« Que reste-t-il dʼune personne après sa mort ? Bien souvent, le tri sʼavère difficile pour les survivants. Mes grands-parents étaient de ces gens qui ont vécu cinquante ans dans le même appartement, y ont élevé leur fille, ma mère, accumulés tout le nécessaire (et ce qui lʼest moins), de « la vie moderne ». Au-delà des souvenirs tendres, il nous reste en héritage ces murs, ces placards, lourds de matières à trier.

Depuis six mois, nous habitons cet appartement, en transition. Mon grand-père souriait autrefois en faisant remarquer à ma mère quʼelle aura beaucoup à trier après sa mort.

Leur appartement est plein de leur vie passée, des habits plus ou moins portés aux collections de CD et vinyles, de la cuisine qui déborde dʼoutils dʼun autre âge à la salle de bains récemment rénovée. Tout ici raconte quelque chose dʼeux, lʼaccumulation passionnée de mon grand-père permet de retrouver de nombreuses choses aujourdʼhui inutiles, mais qui raconte aussi une époque, la leur. Derrière les coupures de journaux évoquant un concert, les faits divers dʼun journal des années soixante-dix.

Comme une chasse au trésor, le tri sʼavère ludique. Dans une pile de cartes anciennes, une carte pop-up de 1963 de mon arrière-grand-mère à sa fille et son gendre. À lʼintérieur dʼun dossier dʼaccompagnement au décès, le discours de ma grande tante à son enfant parti trop tôt. 

Une casquette « Balladur Président » entre autres couvre- chefs. Dans un dossier dʼassurance, le rapport dʼun médecin suite à lʼaccident du travail de mon grand-père en 1948, à 21 ans, qui avait trébuché « sur le plancher en se

déplaçant dans le bureau »… Ce tri est forcément difficile, il lʼest dʼautant plus pour moi quʼil faut se séparer, jeter, ce quʼils ont mis des années à rassembler, mais impossible de tout conserver. Une seule solution se présentait : photographier chaque pièce, chaque objet, et inventorier tout ce que contient lʼappartement. Archéologues de la mémoire, nous photographions tout pour conserver cette unité, sous une forme moins volumineuse quʼest la série photographique. Sous lʼobjectif, nous conservons les regroupements dʼobjets. Par nécessité, nous prenons en photo avant de donner une seconde vie à ces objets ; entre don à des proches, à des associations, à des bibliothèques, vente des collections…

Essayer de donner un sens à tout cela. Parfois, souvent dʼailleurs, jʼaimerais faire ce tri avec mes grands-parents, quʼeux me racontent ce que portent ces objets qui aujourdʼhui sont éteints. Leurs voix disparues, il reste donc les objets. Seul, un objet photographié, neutre, paraît peu intéressant, ou éventuellement évoque un souvenir. Mais une fois rassemblées, lʼensemble des photos mises côte à côte, la vie passée commence à émerger, à se raconter.

Ces 15 photographies sont un extrait choisi de la série complète, qui pour lʼinstant se compose dʼun millier de photos.

Une année avant son décès, ma grand-mère mʼavait annoncé avoir commencé à écrire dans un carnet les souvenirs de sa vie. Le temps passant, au fil du tri et des recherches, jʼespère sans cesse retrouver ce carnet, retrouver ces mots encore inconnus. Je ne suis plus certaine de ce souvenir, cʼétait peut-être un rêve. À moins que… Ce quʼil nous reste témoigne dʼune histoire du quotidien, ramène aux souvenirs de certains ou amène à la découverte. Dans ce même appartement coexistent plusieurs strates de vies passées, des années soixante à aujourdʼhui. Les époques se côtoient. Chacun est invité à explorer, sʼinformer, rêver… Mais cette série questionne aussi notre rapport aux objets ; de lʼâge dʼor de la consommation à aujourdʼhui, nous ne gardons plus les mêmes choses. La musique, les films et tant dʼautres sont dématérialisés. 

Dʼun système de croissance qui ne fait plus ses preuves, nous tendons vers la décroissance et le minimalisme. »

– Sarah Froment & Corentin Praud

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